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Hugues de Montfélix, bâtard de Champagne défie le pape Innocent III

 La parenté d'Hugues de Montfélix contextualise le destin des Pierrepont au tournant des XIIème et XIIIème siècles   
 
La parenté d'Hugues de Montfélix et des Pierrepont de la seconde race
 Le Professeur Michel Bur a récemment (2013) publié aux PUN, le compte-rendu de fouilles archéologiques conduites au début de sa carrière universitaire en mai...1968 à Vanault le Châtel. Dans cet ouvrage acquis par le fonds documentaire de l'Institut de Pierrepont et intitulé "Une famille et sa maison, Vanault le Châtel (XIIème - XIVème siècle)", il développe largement l'usurpation à l'origine de la fondation de la forteresse de Vanault au détriment de l'Abbé de Gorze et étaie les propos qu'il avait synthétisés dans son ouvrage de thèse sur la formation du comté de Champagne, mais demeurés elliptiques depuis 30 ans sur les liens de parenté entre les Pierrepont de la seconde dynastie, issue du mariage en 1137 d'Hugues de Montfélix avec l'héritière Alix de Pierrepont, et la maison de Blois-Champagne.

Nous reprenons ci-après l'extrait passionnant des pages 23 à 31 de cet ouvrage relatives à Hugues de Montfélix, dont le Pr Bur établit qu'il était très probablement un bâtard du futur comte Thibaut IV le Grand, né en 1108 d'un amour de jeunesse avec une jeune femme issue des milieux d'officiers comtaux en garnison au château de Possesse. Cette parenté fait dans les décennies suivantes d'Hugues l'ainé bâtard d'un puissant comte de Champagne, petit-fils de Guillaume le Conquérant, cela met en perspective qu'Hugues est alors aussi un neveu du roi Etienne d'Angleterre (1135-1154), et qu'il sera un oncle pour le roi de France Philippe-Auguste, trois princes qui ont pesé sur le destin de la maison de Pierrepont au tournant des XIIème et XIIIème siècle.
 1  L'union précoce du jeune Thibaut de Blois-Champagne et d'une demoiselle issue des milieux d'officiers en garnison au château de Possesse inscrit Hugues de Montfélix dans un réseau familial puissant
 2  Son père putatif fait de lui l'arrière petit-fils de Guillaume le conquérant et le neveu du roi Etienne d'Angleterre
 3  Il devient en 1135 le cousin par alliance du comte Henri Ier d'Eu
 4  Par le mariage de sa tante Adèle, reine de France, ses enfants seront cousins germains de Philippe Auguste
 5 Ce qui éclaire par ailleurs les alliances de son petit fils Gauthier avec sa cousine Mathilde de Bar...
 6   ...et celui de son arrière-petit-fils avec une cadette de la branche de Sancerre de la maison de Blois-Champagne, deux mariages qui expliqueraient l'introduction des prénoms Regnault et Etienne dans l'arbre des branches de Normandie
 
Le compte-rendu de fouilles du Pr Bur à Vanault
                  • Broché: 200 pages
                  • Editeur : Presses Universitaires de Nancy (23 juillet 2013)
                  • Collection : Archéologie Espaces Patrimoines
                  • Langue : Français
                  • ISBN-10: 2814301446
                  • ISBN-13: 978-2814301443
                  • Dimensions du produit: 29,6 x 21 x 1,2 cm


Voici l'extrait correspondant de l'ouvrage du Pr Bur et de JP Boureux :
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Un jeune usurpateur bien désinvolte à l'égard des puissants et du souverain Pontife...
Il se produisit ensuite un événement à la fois banal et intriguant : banal par son résultat puisque les châteaux implantés sur des terres d'Eglise ne sont pas rares au XIIème siècle, à preuve ceux de Marolles-sur-Seine après 1118 et de Nogent-l'Artaud avant 1182, construits tous les deux aux dépens de l'abbaye Saint-Germain des Prés de Paris, ou encore celui de Saint-Dizier édifié dès 1136 sur un domaine de l'abbaye de Montier en Der, le comte de Champagne se montrant dans ces trois cas favorable ou consentant ; événement intriguant surtout en raison des acteurs et du déroulement de l'opération.

Une bulle du pape Innocent II, donnée à Nevers le 10 janvier 1132, rappelle d'abord que l'abbé de Gorze Téoduin s'était plaint aux évêques de Chalons Ebles de Raperupt (1122-1126) et Elbert (1127-1130), et aussi au légat Mathieu d'Albano, des empiètements d'un certain Hugues de Montfélix qui, sur le domaine de l'abbaye à Vanault s'était emparé d'un étang et avait construit un château. Le litige avait été soumis au légat en marge d'un concile réuni à Châlons le 2 février 1129 et une sorte d'accord avait été trouvé, qu'Hugues malheureusement n'avait pas respecté. Aussi le légat avait-il saisi l'occasion du concile de Reims pour faire comparaître les deux parties devant le pape entre le 18 et le 29 octobre 1131. En la circonstance, Hugues s'était déclaré prêt à observer "la concorde" établie à Châlons, ce à quoi Téoduin avait répliqué en l'accusant de n'avoir cessé de se montrer hostile à son abbaye et d'avoir multiplié les méfaits à son égard. Sur le moment, le pape n'avait pu qu'inviter les deux protagonistes à s'entendre, faute de quoi il les convoquerait et les convoquait déjà pour un examen plus approfondi le lendemain. Sans demander d'autorisation, Hugues, quittant Reims, se déroba. La bulle indique ensuite que le pape, arrivé à Chalons le 5 novembre, fit citer Hugues qui n'obtempéra pas au jour fixé, mais vint ensuite présenter des excuses, ce qui lui valut d'être à nouveau convoqué à Auxerre où le pape séjourna du 28 novembre au début de janvier 1132. Les deux parties s'y retrouvèrent, mais ne parvinrent pas à s'accorder et le jugement fut encore différé et renvoyé à l'octave de la Saint-Etienne, c'est à dire au 2 janvier. Avant cette date, Hugues vint dire au pape qu'il refusait toute confrontation avec Téoduin en sa présence. Le 2 janvier il fut absent et Téoduin également, mais ce dernier, retenu par d'importantes affaires, s'était fait représenter par l'abbé de Saint-Symphorien de Metz et par cinq témoins : le prieur Lambert accompagné d'un autre moine et, à ce qu'il semble, de deux hommes libres de Vanault et d'un troisième appartenant à la familia monastique, lesquels affirmèrent que la terre sur laquelle était construit le château, l'étang dans toute son étendue et la chaussée qui en retenait l'eau appartenaient de droit à Saint-Gorgon, patron de l'abbaye de Gorze. Après en avoir délibéré avec les évêques et cardinaux présents, le pape investit per baculum le représentant de Téoduin des biens usurpés et menaça, non sans une certaine mansuétude, Hugues de Montfélix de l'excomunication et de la perte de tout honneur et de tout pouvoir si, en dépit de deux ou trois avertissements, il persévérait dans ses méfaits et de donnait pas satisfaction.

...qui bénéficie du soutien indéfectible du comte Thibaut II...
De fait, les choses n'en restèrent pas là et c'est l'abbaye qui plia. Selon le résumé d'un acte de 1134, Téoduin notifia "qu'en présence du comte (de Champagne) Thibaut II", il avait permis à Hugues de Montfélix et à ses successeurs tenant : "le fief de Sainte-Gorgouenne de pescher dans un étang appartenant aux abbés près de la ville neuve Saint-Loup pour luy seulement et non pur un autre".

De cette courte analyse, on retiendra que le comte de Champagne Thibaut II a montré un intérêt certain pour l'entreprise d'Hugues de Montfélix et qu'une sorte de légalisation de l'implantation de ce dernier à Vanault à commencé à se faire sous le couvert d'une avouerie. On notera aussi que la construction du château près de l'étang s'était accompagnée de la fondation d'une ville neuve, dite ville neuve Saint-Loup. Comme on le voit, Hugues ne manquait pas d'appuis. Dès 1136 il est témoin, en compagnie de quatre archidiacres et de deux chanoines, dans une charte de l'évêque de Châlons Geoffroi Coucerf pour le prieuré de Vanault les Dames.

C'est en 1138 que l'abbé Widric, successeur de Téoduin, en présence du glorieux comte Thibaud II et de l'évêque de Châlons Geoffroi Coucerf, venus à Gorze avec toute une suite de témoins (Adam de Vitry, Hugues de Plivot, Gui de Chouilly, Simon Buscheius d'Epernay, Milon prévôt de Montfélix...), mit un terme au litige qui durait depuis une bonne douzaine d'années. Au dominus Hugo de Monte Felice repentant et qui avouait avoir construit son château sur un fonds appartennt à l'abbaye, il accordait, ainsi qu'à ses enfants légitimes, d'en conserver la jouissance à condition de payer chaque année pour ce fonds un cens de 5 sous. Hugues, qui venait apparemment de se marier, n'avait pas encore d'héritier. Il fut donc spécifié que si sa femme Alix mourait et qu'il se remariait, les enfants du second lit auraient les mêmes droits que ceux nés ou à naître du premier.
 ...s'efforce rien moins que de fonder une seigneurie et une ville neuve au détriment des moines.
L'affaire était à peine terminée que l'évêque Geoffroi Coucerf donnait à Gorze en 1139, sans faire référence à l'acte de son prédécesseur Philippe de 1096, l'autel de Vanault dédié à Saint-Loup et ce, avec l'accord de ses trois archidiacres Rainier, Eudes et Gui. Une dizaine d'années plus tard, son successeur Barthélémy confirmait cette donation et en 1156 le pape Adrien prenait sous sa protection tous les biens de Gorze, dont "ecclesiam sancti Lupi, ecclesiam sanctie Libarie in Wasnau". A cette date, il existait donc deux églises à Vanault. Comme celle de la ville neuve a, dès sa construction, été dédiée à Saint-Loup, Sainte Libaire ne peut être que le titre de la vieille église paroissiale qui, on le sait, était originellement placée sous le patronage de Saint-Loup. En d'autres termes, faute d'avoir pu s'approprier l'église paroissiale, Hugues de Montfélix s'était emparé de son titre et l'avait transféré à l'église qu'il faisait édifier dans sa ville neuve, espérant par ce moyen attirer les habitants et vider de sa population le village dont les moines conservaient la propriété. Ceux-ci réagirent en plaçant la vieille église sous un nouveau patronnage, celui d'une sainte lorraine originaire de Grand, sainte Libaire. Comme ils avaient reçu de Geoffroi Coucerf en 1139 l'autel de la ville neuve, il est douteux que le processus enclenché par Hugues de Montfélix ait jamais abouti à la création d'une véritable paroisse castrale concurrente de l'ancienne. D'ailleurs en 1157, l'évêque Boson, après enquête, détermine la part respective de l'abbaye de Gorze et du curé de Vanault dans les revenus de la paroisse sans faire de distinction entre les deux lieux de culte.

La ville neuve Saint-Loup, qu'il faut ranger dans la catégorie des bourgs castraux, ne semble pas avoir connu un grand développement. S'il est possible d'en suivre l'histoire, on peut en constater l'existence grâce aux Rôles des fiefs...sous Thibaut le Chansonnier (1249-1251), registres dans lesquels il est question du four de Saint-Loup et de redevances en grain "apud Sanctum Lupum", localité bien distinguée de celle de Vanault. Deux chartes de l'abbaye Saint-Pierre-aux-Monts de Châlons, des 5 et 10 décembre 1294, la mentionnent, dont une fois sous le nom de "petite ville". Elle disparut au XIVème ou au XVème siècle en raison de la crise démographique et des guerres, mais son souvenir persista longtemps encore. Le 16 juillet 1837 fut vendue une pièce de terre dans l'Enclos Saint-Loup, renfermant une chapelle avec son cimetière.

Il importe à présent de s'interroger sur la personnalité, à bien des égards étonnante, d'Hugues de Montfélix.

Un patronyme qui n'explique pas le pouvoir du jeune homme, même s'il éclaire les conditions de sa naissance...

Il était, selon toute probabilité, originaire de la châtellenie de Montfélix, dont la forteresse perchée sur un éperon rocheux, dominait la plaine de craie au sud d'Epernay. Construite par les ancêtres des comtes de Champagne en 952, cette forteresse abritait une garnison d'hommes d'armes placée sous le commandement d'un châtelain - jamais identifié comme tel - ou d'un prévôt. En 1138, ce prévôt se nommait Milon. Quant à la mesnie castrale, elle effectuait son service dans le château, y résidait au moins une partie de l'année, mais commençait également à s'installer sur les terres qu'elle possédait dans les environs. Les premiers laïcs identifiés comme étant de Montfélix, Milon et Hubert, se rencontrent dans une charte du comte Thibaut Ier pour l'Eglise d'Amiens, donnée à Epernay en 1042. Ensuite il faut attendre 1127-1130 pour découvrir dans les actes de la Sauve-Majeure un certain Rainard Peigne-Chien de Montfélix, qui confirme "coram proceribus et militibus castri" un don au prieuré Belvl-sous-Châtillon. Parmi les témoins figure un Rotgerius del Donion, qui pourrait être le châtelain comtal, puisque à l'instar des châtelins de Meaux, d'Ouchy, de Brienne ou de Dampierre-en-Astenois, il est en possession du donjon. Dans un autre acte, Rainard Peigne-Chien est qualifié par les moines de dominus, comme l'est aussi un dominus Berengarius de Montefelici. Dans le même groupe de bienfaiteurs de Belval gravitent une domina Hersendi de Montefelici et ses fils Gui et Rainard et un dominus miles Hugo Alesnellus, qui réapparaît avec son frère Angebert "in presentia domini comitis T(heobaldi)", dans une charte de l'abbaye d'Oyes où ils sont dits fils d'Eudes de Montfélix. Cet Hugo Alesnellus de Montefelicio, avec sa femme Claricia, fait un don aux Templiers en présence de Rogerus de Felicio Monte et d'Odo son fils, en 1143. Un Engelbertus de Monte Felici est témoin dans une charte du comte Henri le Libéral pour Igny en 1158, et dans une autre pour Saint-Basle de Verzy, en 1161 et dans une troisième pour Belval en 1167. Enfin, en recopiant un acte d'Henri pour Andecy en 1162, le scribe chargé du registre de la chancellerie royale au XIVème siècle a ennobli abusivement un certain Clarembaud de Montfélix en écrivant "Clarembaldus, dominus Montis Felicis". Bref, on pourrait encore poursuivre la chasse au gibier montfélicien le long de la Marne, de Meaux jusqu'en Perthois, sur un bon siècle - le siècle où cette petite chevalerie, croisée de ministérialité, quittant un château déclassé et une châtellenie rattachée à celle d'Epernay dès 1214, se disperse au grè des mariages, des réussites ou des échecs, dans un espace centré sur Epernay.

Si les laïcs sont presque insaisissables, il n'en va pas tout à fait de même des clercs, encore que les documents les concernant ne soient pas très nombreux. A la fin du XIIème siècle, il est question d'un chanoine du chapître cathédral de Meaux, appelé Gui de Montfélix. Il donne une treille à l'abbaye de Faremoutiers avant 1214. Il était mort quand le vidame de Meaux Guermond vend sa maison en 1219. Toutefois c'est à Châlons que se rencontrent d'abord des clercs portant le même nom. L'archidiacre Gui, présent lorsque l'évêque Geoffroi Coucerf donne l'autel (Saint-Loup) de Vanault à Gorze en 1139, n'est autre que le "dominus Vido de Monte Felici" qui, avec les trois autres archidiacres du diocèse assiste le même évêque dans une querelle opposant le chapître de Larzicourt aux moines d'Ulmoy en 1140. Sept ans plus tard, en 1147, à la prière de l'évêque Gui de Montaigu, il gratifie le prieuré double de Vanault les Dames de 4 muids de froment et de 40 sols à prendre annuellement sur les revenus de la cure de Vavray. Enfin, en 1151 au plus tard, il cède à Trois-Fontaines tout ce qu'il possède à Vavray, Doucey, tant en prés et champs qu'en bois. Antérieurement, un chanoine Robert de Montfélix avait été témoin dans une charte de l'évêque Lisiard de Soissons pour l'abbaye Toussaints-en-L'Ile de Châlons en 1122 et en 1135 il avait donné à l'abbaye d'Andecy, avec le consentement d'un certain Roger, la dîme de Bussy-Lettrée.

C'est dans ce milieu castral relativement diversifié que naquit l'usurpateur de Vanault. Il apparaît en 1120 comme témoin d'une charte du comte Hugues de Champagne, oncle paternel de Thibaut II, délivrée en faveur de Saint-Denis de Reims. Vient ensuite l'affaire de Vanault, au cours de laquelle il se montre d'une totale désinvolture à l'égard des évêques de Châlons, du légat pontifical et du pape lui-même, quittant Reims à la veille du procès, ne se présentant pas à Châlons à la date fixée, refusant de rencontrer l'abbé de Gorze à Auxerre et finalement étant absent le jour où le pontife lui donne tort, non sans le menacer d'excomunication s'il continue à persévérer dans le mal. Comme on le sait, c'est l'abbaye qui pliera.

...avec l'attention bienveillante et continue dont il bénéficie de la part du comte Thibaud, tant dans ses litiges...

Deuxième sujet d'étonnement : le comte Thibaut préside en personne aux arrangements avec les abbés Téoduin et Vidric, d'abord en 1134 quand Hugues, qualifié d'avoué de Saint-Gorgon, reçoit l'autorisation de pêcher dans l'étang de Vanault et surtout en 1138, à Gorze même, où le comte s'est déplacé avec une importante suite comprenant l'évêque de Chalons Geoffroi Coucerf et le prévôt de Montfélix Milon. L'état de fait résultant de la construction du château est alors légalisé par le paiement d'un cens symbolique de 5 sous. Gorze conserve la propriété éminente de la terre, dont l'usage se trouve cédé à perpétuité au propriétaire du château. On admettra que Thibaud II se préoccupait de consolider la frontière orientale de sa principauté en raison de la politique d'expansion du comte de Bar dans la région argonnaise. Au sud de la Chée, de l'Ornain et de la Saulx, dans l'immense forêt du Perthois, son oncle le comte Hugues, avait multiplié les fondations monastiques, placées de fait sous sa protection : prieuré de Sermaize en 1093, abbayes de Cheminon en 1110 et de Trois-Fontaines en 1116. Maîtres incontestés à Vitry à partir de 1077, Hugues puis Thibaud II avaient laissé leurs vassaux de Moeslains poser un second verrou fortifié à Saint-Dizier en 1136, l'évêque Geoffroi Coucerf à cette occasion usant de son tact diplomatique vis à vis de Montier-en-Der. Vers le nord, le fils de Thibaud II, Henri le Libéral, reprendra en fief de Frédéric Barberousse en 1162 les châteaux de Possesse et de Dampierre-en-Astenois pour s'en assurer définitivement le contrôle. On pourrait encore ajouter à cette liste l'acquisition de Sainte-Menehould par Thibaud III en 1200 et la construction du château de Passavant par Thibaud IV en 1242. Cependant, dans aucun de ces cas, l'intervention du comte de Champagne ne semble avoir pris un tour aussi personnel que dans celui de Vanault.

Il convient de s'interroger aussi sur les moyens matériels dont a pu disposer Hugues de Montfélix pour construire un château et tracer les contours d'une ville neuve - la première dans la région - entre 1125 et 1131. On verra plus loin la masse de terre qu'il lui fallut déplacer pour creuser des fossés, élever des talus, édifier le tertre castral. Les ingénieurs militaire estiment qu'une motte de trente mètres de diamètre et dix mètre de hauteur exige le travail de 50 terrassiers pendant 40 jours. Du bois était nécessaire pour faire des palissades ou bâtir des maisons à colombage, et dans ce cas, non seulement du bois, mais du torchis. Or ces mêmes ingénieurs estiment que 4 hommes peuvent façonner en moyenne quarante pieux par jour, avec 4 haches, une scie de long, deux masses carrées et huit coins de bois ; par ailleurs 3 hommes, dont un bûcheron-charpentier, munis d'une pelle, d'une pioche, d'une tarière, d'un marteau, d'une hache et d'une serpe posent quotidiennement douze mètres de clôture, ce travail étant précédé de celui des bûcherons armés de cognées et de scies, eux-mêmes accompagnés de charroyeurs et donc de chars pour transporter le bois. La pierre utilisée ordinairement en Champagne pour construire les églises et les châteaux est la craie. Il n'est pas toujours possible d'exploiter les bancs de craie locaux, trop marneux. Il faut parfois la faire venir de carrières éloignées qu'exploitent des carriers professionnels. Quelques textes permettent d'avancer que le prix de ce matériau double pour un transport sur 20 km et quintuple sur 50 km. On taille les blocs de craie dans la carrière et, ensuite, par grandes charretées, on apporte ces blocs sur le site pour en faire des moellons et les livrer aux maçons. Tout ceci exige beaucoup de main d'oeuvre et aussi un outillage diversifié en fer ou en bois renforcé de plaques de fer. Hormis les gens de métier cette main d'oeuvre travaille durant les saisons creuses de la vie rurale. Encore faut-il que l'entrepreneur de la construction ait les moyens de la rémunérer. Avant 1100 - et aussi après - la plupart des piécettes acquises par les paysans provenaient de besognes occasionnelles relatives au bâtiment ou à l'équipement militaire. Enfin, tout ce va et vient implique des dommages causés à l'environnement et par conséquent des indemnités aux propriétaires lésés. En 1188, le comte Henri II reconnaît que la troupe ("exercitus") qu'il a envoyée à Sermaize pour y bâtir un château a commis des déprédations aux dépends de l'abbaye de Trois-Fontaines, déprédations qu'il répare en lui octroyant un muid de blé à prendre chaque année sur les terrages de Larzicourt. Bref, construire un château coûte cher. La question qui se pose est alors celle-ci : d'où Hugues de Montfélix a-t'il pu tirer ses ressources - même si ses dépenses ont été étalées sur 6 ans - pour s'installer solidement à Vanault au mépris des moines de Gorze, des évêques de Chalons, du légat Mathieu d'Albano et du pape Innocent II ?

...que dans son mariage avec la puissante héritière de Pierrepont en Laonnois. Fils issu d'une union précoce ?

Dernier point, non moins surprenant, le mariage d'Hugues de Montfélix en 1137. Certes le personnage a du tempérament et du caractère, mais il ne se recommande ni par son origine ni par son comportement. Pourtant il épouse une certaine Alix, mal identifiée, mais dont on peut dire à présent qu'elle appartenait à l'aristocratie chatelaine du Laonnois, région éloignée de 125 km de Vanault. Alix était la fille d'Ermengarde, dame de Montaigu, et de Roger, sire de Pierrepont, décédé vers 1117-1123. Elle avait pour frères Guillaume qui eut Pierrepont et mourut sans héritier en 1128 ; Robert, sire de Montaigu et, après son frère sire de Pierrepont, époux de la vicomtesse Elisabeth de Mareuil-(sur Ay), qu'il laissa veuve sans enfants entre 1149 et 1152, probablement en 1152 ; Guy de Montaigu, trésorier, archidiacre, doyen du chapître de Laon, puis évêque de Chalons de 1144 à 1147 ; enfin Gauthier sans Terre. On peut voir dans le mariage d'Hugues de Montfélix et d'Alix une tentative de Thibaud II pour pénétrer au nord de l'Aisne, dans une région où il n'avait ni domaines ni vassaux. Depuis qu'en 1104, à la suite de l'annulation de son union avec Constance, fille du roi Philippe Ier, le comte Hugues avait perdu Attigny et s'était vu refouler vers une zone méridionale, lui et ses susccesseurs ont toujours cherché à reprendre pied au delà de la Vesle et de la Suippe. Thibaud II y parviendra ponctuellement en participant à la construction de l'abbaye cistércienne de Signy, puis son fils Henri le Libéral réussira à obtenir de son oncle Guillaume, archevêque de Reims, la médiatisation de ses vassaux de Rethel, Porcien, Roucy, Braine en 1176 et le premier qui fera plier à ses volontés l'aristocratie locale sera le comte Henri II, fils du Libéral. Mais on peut émettre aussi l'hypothèse que l'étonnante attention portée par Thibaud II au destin d'Hugues de Montfélix s'explique par le fait que cet exécutant énergique et audacieux de sa politique d'expansion n'était autre...qu'un fils illégitime. Cette idée traverse naturellement l'esprit( cf. note 75 infra). Faut-il s'en étonner ? Depuis Aristote, chacun sait qu'il est difficile de penser sans imaginer.

...Ce sont les actes de la fin de sa vie qui éclaircissent l'origine de sa mère à Possesse.

La fin de vie d'Hugues de Montfélix est moins bien documentée. Une charte de Geoffroi Coucerf de 1138 indique qu'il a cédé à Montier-en-Argonne vingt fauchées de pré sur les confins de Nettancourt. Avant 1142, le dominus Hugo de Montefelici est témoin dans un acte relatif à des forains qui sont venus s'établir dans la pôté de l'abbaye d'Huiron. Vers la même date, avec un certain Guy de Vavray, il autorise Albéric et Vidric à donner à Trois-Fontaines trois fauchées de pré à Doucey et abandonne aux moines le cens auquel ces deux frères avaient droit. En 1151, à la demande du comte Thibaud II, c'est Hugues de Vanault qui octroie au Valsecret sa crouée de Neuvillers et sa terre de Moherval. Une charte de Boson, évêque de Chalons de 1153 à 1162, notifie aussi que le "dominus Hugo de Montefelici, assensu filii sui Hugonis" a cédé à Montier-en-Argonne la moitié des prés qu'il possédait à Nettancourt, plus de la terre et des bois à défricher de part et d'autre de la Chée, sans compter à Yverum les bois, prés, champs et pâtures que les moines souhaiteraient mettre en culture. De plus, il a autorisé un chevalier de Vitry nommé Dodon à l'imiter au même endroit. Le début de cet acte épiscopal est du plus haut intérêt :

"Notum fieri volo...dominum Hugonem de Monte felici, assensu filii sui Hugonis, dedisse in elemosinam et perpetuam possessionem Monasteriensi ecclesie mediam partem pratorum que possidebat apud villam que dicitur Netuncurt et ibidem prata omnia que hereditario jure esse sua dicebant Fredericus de Possessa et Arbricus de Santeler, nepos ejus, et omnes cohoredes eorum qui donationi huic postmodum assensum prebuerunt."

L'indication selon laquelle Hugues de Vanault et Frédéric de Possesse étaient cohéritiers des prés de Nettancourt, ouvre une perspective sur l'origine possible de la mère d'Hugues, qui pourrait être issue de la ministérialité du château de Possesse (cf. note 81 infra). Elle expliquerait aussi l'implantation précoce de ce dernier dans le bas pays argonnais d'abord à titre d'avoué des biens de l'abbaye de Gorze, puis comme usurpateur de ces biens à Vanault. La fin de l'acte mérite aussi une attention spéciale : "Donationem predicti Hugonis, Willelmus alter filius ejus, qui tunc infra annos erat, postmodum adultus concessit" : en tête des témoins on lit : "mater ejus (Wilelmi)".
La structure du document suggère que les deux fils n'avaient pas la même mère et que leur père devenu veuf s'était remarié avant 1148. Hugues de Montfélix mourut avant 1159, mais en 1172, dans une confirmation des acquisitions faites par les Prémontrés de Saint-Paul de Verdun, l'évêque de Châlons Guy de Joinville rappelle que Bertrand (sans terre) de Vitry leur avait octroyé dix sous à Favresse "laude Hugonis de Montefelici, a quo predictos decem solidos in feodum tenebat". Faut il encore ajouter à cette liste le don d'un demi-muid de froment donné à Ulmoy par "Hugo miles de Montefelici" comme le signale une bulle d'Alexandre III de 1179.

Par son mariage avec une riche héritière, Hugues de Montfélix a donné naissance à la seconde race des sires de Pierrepont, mais ses descendants l'ont rapidement oublié. Il a connu le même sort que plusieurs de ses contemporains, à qui la surmortalité masculine de l'époque avait valu des épousailles hypergamiques flatteuses. De ce point de vue, son exemple est assez proche de celui d'un certain Gautier Brise-Lance de Jumigny, marié à Ermengarde de Bazoches et auteur de la seconde race de ce nom.

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Notes :
(75) Idée reprise par Michel Bur, "A propos d'une charte d'Henri le Libéral ou comment de serf on devient chevalier", Droit, administration et justice, Mélanges en l'honneur des professeurs Marie-Thérèse Allemand-Gay et Jean Gay, Nancy 2011, p113-127. Faute de documents, il est difficile de connaître le nombre, probablement très élevé, des enfants naturels ou adultérins dans le milieu castral au XIIème siècle. Le comte de Champagne Hugues est connu pour avoir déshérité en 1125 son fils Eudes, qu'il soupçonnait d'avoir un autre père que lui. Si Hugues de Montfélix appartint à cette catégorie de bâtards, on peut reconstituer sa carrière de la manière suivante :
1 / Naissance en 1108 : Son père putatif Thibaud II, séjourne à plusieurs reprises en Champagne chez son oncle, le comte Hugues ; encore puer, il accompagne ce dernier à Molesme en 1104, puis une seconde fois à Pâques en 1108 ; il a alors 15 ans (Jacques Laurent, Cartulaires de Molesme, t.2, p.321, n°173).
2/ Le jeune Hugues est témoin d'un acte du comte Hugues pour Saint-Denis de Reims en 1120 ; il a une douzaine d'années (AD Marne, Reims, H224). On sait que son père putatif, Thibaud II, fit une croix sur une charte de sa mère, la comtesse Adèle, pour l'abbaye de Conques dès l'âge de huit ans (Henri d'Arbois de Jubainville, Histoire... t.2 p.172, 173).
3/ En 1107, âgé de quatorze ans, Thibaud II, qui vient d'être adoubé, commande une petite armée qui attaque Louis VI au siège de Gournay sur Marne (Suger, La geste de Louis VI, éd. Michel Bur, p.78). Par comparaison, sept siècles plus tard, Napoléon, né en 1769, sort de l'école militaire avec le grade de sous-lieutenant à l'âge de seize ans. A vingt-quatre, il commande l'artillerie devant Toulon (1793) et à vingt-six, devenu général il écrase à Paris l'insurrection de Vendémiaire (1795). Il n'est donc pas surprenant qu'au XIIème siècle Hugues âgé de dix-sept ans, ait commencé à construire le château de Vanault. Sûr du soutien de Thibaud II, il défie l'abbé de Gorze, les évêques de Chalons, le légat et le pape.
4/ Hugues a approximatiement vingt-neuf ans quand il se marie et trente quand il devient en toute légalité sire de Vanault.
5/ Sa femme Alix est vraisemblablement morte en couches à la naissance de son fils Hugues en 1138.
6/ Remarié, Hugues de Montfélix est décédé probablement avant 1159.

(81) En effet, Frédéric de Possesse n'appartient pas à la famille des sires de Possesse, mais au groupe des chevaliers et des ministériaux gravitant autour de ce château. De même en est-il d'Aubri de Saint-Hilaire (Marne, Châlons, Marson, Le Fresne). Le milieu social concerné est le même que celui des ministériaux du château comtal de Montfélix.
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