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L'illustre sang de la roturière

L’ascendance des Pierrepont de Feugères par les femmes mérite de s’y arrêter....

par Nicolas Stephant

Les Pierrepont de la branche de Feugère ont acquis, par mariage, des quartiers de noblesse supplémentaires qui sont venus s’ajouter à ceux qu’ils tenaient de leur ancêtre patronymiques. Ceci ne semble pourtant pas d’une grande évidence car la faible fortune des descendants de Jean De Pierrepont, fondateur de cette branche, ne leur a pas permis de trouver femme parmi les plus nobles (et les plus riches !) partis. Leur épouses étaient plutôt issues de petite noblesse, filles de familles récemment anoblies ou filles de bourgeois aisés comme c’était devenu le cas au XIXème siècle.

Pourtant, l’une d’entre elle va se révéler issue d’une lignée plus prestigieuse bien qu’au premier abord elle soit la fille d’un riche propriétaire terrien et d’une de ses cousines éloignées qui porte le même nom que lui : Dameuve. Félicité Rosalie Dameuve va épouser Pierre Louis De Pierrepont le 26 Novembre 1822 à Feugères ; ils ont tous les deux 26 ans. Quasiment toutes les personnes présentes lors de la dernière assemblée de l’institut descendent de ce couple.

Les parents de Félicité ne sont pas nobles mais chacun d’eux à un parent noble ; sa grand-mère maternelle est issue de la famille Michel, très ancienne famille de guerrier des environs de Savigny et sa grand-mère paternelle s’appelle Marie Le Trésor. Cette dernière famille est un exemple de la manière dont les serviteurs du roi pouvaient s’élever à la noblesse sous l’ancien régime ; l’ancêtre, roturier, occupait une charge à la monnaie de Saint-Lô qui lui a permis d’accumuler les biens et d’acheter sa noblesse en Avril 1580 (ce qui dispensait de payer l’impôt !). Des unions avec de riches héritières d’ancienne noblesse ont permis aux Le Trésor de faire fructifier leur avoir, au point de pouvoir porter le titre de seigneur et patron de Feugère. C’est certainement la famille locale sur laquelle nous sommes le mieux renseigné car les documents abondent à son sujet grâce au chartrier de Fontenay et aux archives notariales ; pourtant, il s’est d’abord avéré impossible de trouver les parents de Hervé Robert Le Trésor, père de Marie, car son acte de mariage est perdu et peu de source le mentionne ; heureusement, par déduction successives, et, finalement, en retrouvant (par chance) l’acte de son remariage en 1782 il a été possible de remonter jusqu’à son grand-père Pierre Le trésor et surtout, sa grand-mère Marie Anne Davy descendante d’une famille prestigieuse depuis Henri IV grâce au cardinal Davy du Perron.

La mère de Marie-Anne s’appelait Anne Clérel, elle aussi d’une ancienne famille (comme le seront désormais toutes celles que nous mentionnerons) et fille de Andrée De Sainte-Mère-Eglise comme nous avons pu le retrouver grâçe aux notes de Le Pesant et à l’inventaire après décès de 80 pages de son petit-fils Jacques Ursin Davy ; en effet, l’époque est déjà assez ancienne pour qu’il ne reste plus de trace de ces personnages dans les BMS (baptèmes, mariages, décès) aux AD de Saint-Lo et, la guerre ayant fait des ravages dans ces archives, beaucoup ont été détruites.

La famille De Sainte-Mère-Eglise est connue pour avoir été fondée par le troisième fils de Richard De Reviers, comte de Reviers et de Devon, baron de Néhou, etc... mais ceci se passait au temps d’Henri II d’Angleterre, à l’aube du XIIe siècle, alors qu’Andrée vivait au XVIIe siècle. Or les notes de Le Pesant mentionnent bien son père, Guillaume sieur d’octeville, résidant à Gorge, mais elles arrêtent là. Une fiche des archives, écrite avant la guerre, mentionne où se trouvait l’inventaire après décès de cet homme mais l’acte a été détruit ; cet acte datait de 1656. Pour remonter le temps encore plus il faut alors consulter les enquêtes royales qui ont été faites pour vérifier la noblesse des nobles du royaume et s’assurer qu’il n’y ait pas d’imposteurs qui voudraient échapper à l’impôt. On y trouve mention de la liste des ancêtres de chaque personne examinée car c’est la noblesse des ancêtres qui compte pour être noble à moins d’avoir des « lettres de noblesse » délivrées par le roi. L’intendant Chamillart a enquêté en Normandie en 1666, mais on ne trouve pas mention de Guillaume De Sainte-Mère-Eglise dans cette enquête ; lui-même n’a pu y répondre puisqu’il était mort mais, apparemment, il n’a pas eu de fils qui se soit fait confirmer dans sa noblesse. Heureusement, une autre enquête, celle d’Aligre en 1634, va nous permettre de retrouver Guillaume et de nous donner les noms de son père et de son grand-père. Il sera alors possible de compléter ces renseignements avec la recherche de Chamillart car les deux frères de Guillaume y sont.

La suite de la recherche se déroule chez les historiens locaux ; la société archéologique de la Manche édite depuis longtemps un bulletin qui contient nombre de précieux renseignements sur les vieilles familles et en 1977 l’un des articles de ce bulletin est consacré à la famille De Sainte-Mère-Eglise (Grand merci à Mr Villand qui nous l’a signalé). Il ne reste plus qu’à suivre les résultats solides des érudits car le père de Guillaume y est mentionné et en suivant son ascendance nous arrivons à la fin du XIVe siècle avec Jacques de Sainte-Mère-Eglise seigneur de Hémévez de Rouville et Rouvillette.

Normalement, la recherche devrait s’arrêter là car personne ne connaît le nom des parents de Jacques ; mais, heureusement, si on a perdu le nom de ses ancêtres pendant plus d’un siècle avant lui, on sait que sa lignée descend de Thomas De Sainte-Mère-Eglise dont un des descendant a eu la bonne fortune de se voir attribuer la seigneurie d’Hémévez après la destruction des templiers à qui appartenaient ces terres. Il y a un trou dans notre arbre, mais il est possible tout de même de continuer à le remonter.

Thomas est, en effet, l’arrière petit-fils de Robert De Sainte-Mère-Eglise, le fondateur de la famille et le fils de Richard de Reviers, fidèle compagnon du roi Henri II d’Angleterre et important seigneur de Normandie. Voilà notre Félicité Rosalie Dameuve munie d’un ancêtre bien important et tous ses descendants avec elle.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là ! Richard de Reviers est le fils de Baudouin de Meulles, comte de Brionne et d’Exeter ; c’est un fidèle de Guillaume le conquérant qui lui donne la baronnie de Néhou prise sur le traitre Néel de Saint-Sauveur ; il ira avec son duc à la conquête de l’Angleterre. Le père de Baudouin est le malheureux Gilbert de Brionne, tuteur du jeune duc Guillaume, assassiné par les conjurés qui ne voulait pas voir un bâtard sur le trône de Normandie. Le père de Gilbert se nommait Godefroy de Brionne, comte de Brionne. Nous sommes là dans l’entourage immédiat des ducs normands et ces derniers personnages sont mêlés à la grande histoire.

Ce qui est, somme toute, bien normal car ils font, en vérité, partie de la famille ; Godefroy de Brionne est en effet un cousin du duc Guillaume puisqu’il est le fils bâtard de Richard 1er de Normandie, lui même fils de Guillaume Longue-épée et petit-fils de Rollon 1er duc de Normandie.

Les héritiers de la famille de Pierrepont de Feugère sont donc des descendants des trois premiers ducs de Normandie. Il est possible de pousser encore plus loin (les sagas viking ont conservé les noms de tous les ancêtres de Rollon jusqu’à l’époque gallo-romaine) mais nous en resterons là car le reste est facile à trouver en se documentant un peu.

Selon une loi statistique connue, il n’est pas extraordinaire de descendre de tels personnages illustres, les probabilités qu’il en soit ainsi augmentent en proportion du temps qui passe et la nombreuse descendance de la branche de Feugère va contribuer encore à partager cet héritage génétique avec un nombre toujours plus grand de personnes ; le jour arrivera où presque tout le monde descendra de Rollon. Ce qui est plus rare, c’est de connaître le chemin qui mène à ces grands ancêtres. C’est peut-être le dernier privilège de la noblesse...
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