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Partie 1 - La course à la mer

"Bon soldat, ayant toujours fait son devoir"

René de Pierrepont dans la grande guerre


lundi 5 février 2007, par Nicolas Stephant

Le parcours de René de Pierrepont pendant les 4 ans de la première guerre mondiale.

Le registre matricule de René de Pierrepont qui subsiste aux archives départementales de St Lo, nous a permis d’orienter nos recherches sur sa participation à la grande guerre. Il y est décrit de la manière suivante : chatain, yeux marrons, front vertical, nez busqué, 1m71 ; "Bon soldat ayant toujours accompli son devoir". Surpris par la taille indiquée qui ne concordait pas avec la tradition familiale, nous pouvons confirmer qu’il dépassait les 1m80 d’après tous les témoins , en particulier son fils Bernard.

Il a 20 ans lorsqu’il part pour la guerre. Le registre [1]nous renseigne sur les régiments auxquels il a été affecté, ses blessures, ses promotions, citations et décorations.

Ce qu’il a vécu pendant 4 ans dépasse l’imagination et le contenu d’un seul article ne suffira pas à l’évoquer, aussi allons-nous essayer de le faire en plusieurs épisodes en s’appuyant sur les sources historiques de l’époque et notamment les historiques des régiments publiés sur internet [2]par Renaud Meunier que nous remercions pour ce fantastique travail bénévole.

Il rentre à Pont-Hebert avec la croix de guerre (étoile de bronze) sans qu’il soit fait mention dans son registre matricule du gazage dont il a été victime et qui lui a gravement endommagé les poumons ce dont il mourra finalement à 43 ans alors qu’il venait de refuser la médaille militaire. A son retour de la guerre il ira travailler chez une jeune veuve de guerre, forcée de conduire seule sa ferme, qu’il ne tardera pas à épouser.

25ième régiment d’infanterie (Cherbourg, 10ème CA, 20eme DI, 39ème brigade)

En Septembre 14 , les allemands ont réussi à faire plier l’armée française qui a vu échouer ses plans d’attaque et a du reculer en bon ordre sans pouvoir empêcher la présence de la cavalerie ennemi à Meaux à 25 kms de Paris. Pour poursuivre une grande manoeuvre d’encerclement, le commandement allemand commet toutefois une erreur en dégarnissant trop un de ses flancs ; Joffre va en profiter pour lancer une offensive d’arrêt qui va réussir. La 20ième division va y participer dans la région d’Esternay lors des batailles des deux Morins et des marais de Saint-Gond mais il serait étonnant que René, qui vient juste d’arriver au 25ième régiment d’infanterie (Il a été probablement incorporé à Cherbourg le 10 Septembre), y ait participé car il a du suivre une période de formation avant d’être envoyé au front. Ce qui est sûr c’est qu’on a besoin de lui, car le 25eme RI vient de perdre 65% de son effectif dans les combats de la bataille de la Marne (celle des taxis).

Par contre, 1 mois plus tard, en Octobre 1914, il a sans doute rejoint les troupes "actives" dans le secteur de la Neuvillette (Ouest de Reims) en même temps qu’un renfort de 600 hommes fourni à ce régiment. La situation générale vient à peine d’être stabilisée que l’on passe déjà à une deuxième phase : "la course à la mer". Depuis Compiègne jusqu’à la mer du Nord, les deux armées vont opérer un glissement continu dans un face à face constant pour accéder à des espaces libres et tenter un encerclement. Les français vont être heureux de pouvoir contenir le mouvement ennemi jusqu’à la frontière belge sans le laisser pénétrer plus loin vers l’Ouest. Ce chemin sera parsemé de batailles dont celle de l’Artois autour d’Arras où René de Pierrepont a dû recevoir son baptème du feu.

Après la défaite de Charleroi, les allemands occupent Arras pendant quelques jours mais vont être chassé du 6 au 8 Septembre lors d’une contre-offensive française. Toutefois, ils se retranchent aux alentours et vont résister aux efforts des alliés pour les chasser.

Le 25ième RI est engagé dans ces opérations le 2 Octobre et participe au combat de Mercatel puis à l’attaque de Neuville-Vitasse dans la nuit du même jour ; les allemands répliquent le 3 Octobre et l’une des compagnie du régiment de René va être anéantie dans une grange du village de Neuville-Vitasse où elle stationnait en réserve ; un obus allemand va la frapper de plein fouet et y mettre le feu. Seuls trois hommes en sortiront ; il aurait suffit que René soit affecté dans cette compagnie au lieu d’une autre..... . Malgré de nouveaux efforts le lendemain, le régiment va échouer, de même que tout le corps d’armée qui doit subir la pression de gros renforts allemands libérés par la chute d’Anvers et immédiatement réemployés dans cette offensive massive par l’état-major allemand. Le régiment doit se replier, sous le feu, vers Mercatel et va y tenir malgré de violents bombardements toute la nuit. L’attaque allemande a lieu le lendemain sous une pluie de balles et d’obus et les troupes françaises présentes plient les une après les autres sous peine d’encerclement ; le commandement ordonne l’abandon de Mercatel qui, naturellement se fait sous un feu d’enfer ; dans la soirée, l’ennemi prend Beaurains défendu aussi par le 25ème régiment qui se replie juste en face, aux portes d’Arras, près du faubourg de Ronville.

Ce repli a failli se transformer en retraite mais un télégramme de Joffre l’empêche : "Un recul donnerait l’impression d’une défaite et enlèverait toutes facultés d’une manoeuvre ultérieure.....Fortifiez vous le plus possible sur tout votre front." Aux lisières des faubourgs St Sauveur et Ronville le 25ème régiment va se fortifier puissament en quelques jours. Tout l’hiver se passe ainsi à proximité immédiate de l’ennemi et en travaux de fortifications du secteur sur une ligne Agny/Blang, secteur que la division va occuper jusqu’au 26 Juillet 1915 et qui sera rapidement étendu en Novembre 1914 jusqu’à la maison blanche. René avec ses camarades est sans doute terré à Ronville dont le secteur va vite devenir "un modèle d’organisation défensive" [3] grâçe à leurs efforts.

Les allemands sont infiltrés jusque dans ces faubourgs d’Arras et veulent absolument avancer pour prendre la ville. C’est dans cette zone que la situation est la plus fragile pour les français et il faut empêcher à tout prix une perçée ennemi car le front serait coupé et toutes les manoeuvres entreprises plus au nord promises à l’échec (d’où le message de Joffre cité plus haut...). Le contact avec l’ennemi, retranché tout près, est permanent et, même si l’offensive est stoppée, les échanges de tir d’artillerie sont surement fréquents ainsi que des assauts sporadiques ; c’est probablement à l’occasion de l’un ou de l’autre que René va recevoir sa première blessure : un éclat d’obus au menton le 2 Avril 1915. C’est son registre matricule qui donne la date et le lieu de la blessure mais nous n’avons pas pu situer le lieu : Beauséjour.

C’est la fin de la course à la mer et de la guerre de mouvement, voilà maintenant l’heure de la guerre de tranchée... les deux armées vont s’enfouir dans 2 réseaux demesurés de tranchées dans un face à face meurtrier de 4 ans. Ce qui n’empêche pas les assauts de part et d’autre et René et ses camarades vont, cette fois, résister, entre le 22 et le 31 Octobre, lorsque les allemands lancent une nouvelle attaque sur Arras pourtant soutenue par la présence du Kaiser lui-même.

L’hiver 1914/1915 n’a pas été très froid mais particulièrement humide ce qui a transformé les tranchées en cloaque et a compliqué singulièrement les assauts menés avec 32kg de matériel sur le dos. Le 17 Décembre, la 10ème armée française perd des milliers d’hommes en passant à l’attaque et le 25eme régiment participe aux opérations vers Saint-Laurent où sont reprises la mairie et l’école alors que les progrès sont nuls à Blangy. la nuit interrompt l’assaut mais pas la riposte de l’ennemi qui réagit par de furieuses contre-attaques et tente de reprendre le terrain conquis, sans succès. Le 18 Décembre le régiment de René réussir à se maintenir sur les positions conquises la veille malgré les contre-attaques allemandes. Le 19, il faut se résigner à l’échec, les attaques ne peuvent progresser en raison de l’état du terrain, les tranchées sont à peu près constamment inondées et il est presque impossible d’en sortir malgré les gradins de franchissement. Au-delà du parapet les hommes enfoncent jusqu’au genoux, il faut trois minutes pour avancer de 100 mètres, les fusils ne fonctionnent plus et les pertes sont très lourdes.

Si René était parti la fleur au fusil, avec l’idée que cette guerre n’allait pas durer (comme c’était l’avis général), il doit maintenant réaliser l’ampleur de ce qui l’attend vraiment. Le statut quo s’installe jusqu’en Mai 1915 sur cette partie du front. Mais ce n’est que partie remise car René va bientôt vivre l’un des épisodes les plus terribles de cette guerre dans les tranchées du labyrinthe....
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