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Huguenots - Un ancêtre sulfureux

L’arbre de Feugères a t’il été modifié pour écarter un ancêtre protestant dans l’ascendance ?

dimanche 5 mars 2006, par Nicolas Stephant


La recherche de noblesse de 1666 par l’intendant Chamillart [1] est une des sources les plus fiables que nous possédions sur la généalogie des Pierrepont du Cotentin et du Bessin pour les XVIIième et XVIième siècles. En effet, cette recherche avait pour objet de vérifier les preuves apportés par les familles nobles afin de découvrir celles qui ne l’étaient pas et les assujettir à l’impôt. Les fonctionnaires royaux chargés de ce travail ont plutôt fait du zèle et déchu certaines familles qui avait perdu les documents nécessaires à la preuve, que le contraire.

Les documents originaux de Chamillart sont perdus mais il existe des compilations par des auteurs ayant eu accès aux notes de l’intendant. Ce travail n’ayant pas pour but d’établir la généalogie d’une famille mais celle d’un individu qui vient faire confirmer sa noblesse, les cahiers de Chamillart contiennent autant de généalogies qu’il y a eu de personnes de la même famille à se présenter devant lui.

Ainsi pour les de Pierrepont qui nous intéressent, ceux qui portent « de gueules à trois endentures d’or », on trouve 5 généalogies différentes. Pour la branche de Feugères figure l’auteur de cette branche Jean, époux de Jeanne du Quesnay fils d’un Charles, lui-même fils d’un Louis. Cet enchaînement « Charles fils de Louis » figure dans deux autres des cinq généalogies : 
  La première concerne Guillaume de Pierrepont, 48 ans, sieur de la Racinière, domicilié à St Lo, fils de Charles, fils de Louis et descendant de Richard 
  La deuxième concerne la descendance de louis de Pierrepont sieur de Lamberville, fils de Richard et de Barbe de Cambernon et père de Charles lui-même père de Gédéon.


Les Pierrepont selon Chamillard

Les successions au fief de la Racinière
Chamillard - la succession au fief de la Racinière

Mais toutes les deux sont imprécises sur l’identité de Charles (son épouse, ses titres), pendant que celle de Jean de Pierrepont de Feugères, citée en premier, précise que son père Charles est l’époux d’Isabeau Blanchet mais oublie de donner des détails sur Louis son père.

Tant et si bien que des trois Charles et des trois Louis il est bien difficile de dire si ce sont les mêmes cités trois fois par trois descendants différents ou s’il s’agit de personnages distincts.

Or un document déjà publié sur ce site (voir l’article « Face aux créanciers il faut vendre ») peut venir nous aider. Il s’agit de la concession en fief d’une terre sise à Carantilly par Isabeau Blanchet à Jean Blanchet en 1640 [2]. Cet acte donne des précisions sur le père d’Isabeau, Richard Blanchet : il est avocat et sieur de la Racinière cette terre que nous avons vu possédée par Guillaume de Pierrepont, fils de Charles, fils de Louis et descendant de Richard.

Cette terre de la Racinière se trouve près du Mesnil-Ame, proche de St-Lo et de Carantilly à la fois, il doit s’agir de la même terre dans les deux documents et si elle est passée des mains de Richard Blanchet à celles de Guillaume de Pierrepont c’est sans doute par l’intermédiaire de la fille de Richard, Isabeau femme de Charles de Pierrepont ; il est par conséquent fort probable que Guillaume soit fils de Charles et Isabeau et donc frère de Jean de Feugères.

Cette déduction en entraîne d’autres. Si Jean est frère de Guillaume alors il descend de Richard par Louis et on ne peut s’empêcher de rapprocher la chaîne « Charles fils de Louis fils de Richard » de l’autre généalogie comportant la même séquence mais identifiant Louis (Sieur de Lamberville) et Richard (époux de Barbe de Cambernon) et pas Charles.

Le fils de ce dernier Gédéon, va peut-être nous aider car il est précisé qu’il a 50 ans, est sieur du Taillis, catholique et qu’il réside à Agy dans le Calvados. Un autre document de l’article cité plus haut nous apprend que Charles de Pierrepont, père de Jean de Feugères, est sieur de Cremy [3].

Cette terre se situe sur la commune de Littry, justement voisine de celle d’Agy et nous savons par ailleurs qu’Isabeau et lui y ont vécu par la présence de celle-ci à la naissance de son petit-fils à Littry [4]. Chamillart nous apprend aussi que ce Charles là est catholique comme Gédéon qui se distingue fortement en cela de son grand-père Louis et des ses cousins qui sont eux de fervents et réputés protestants.

Tous ces indices : identité des 3 prénoms dans la chaîne parentale, unité du lieu de résidence, unité de temps (Gédéon à l’âge d’être le fils aîné de Charles sieur de Cremy) et unité de foi (Gédéon, Jean et Guillaume sont tous catholiques d’après Chamillart) permettent de penser que nous avons là trois frères traités distinctement par Chamillart et qui descendraient donc tous de Richard de Pierrepont et Barbe de Cambernon par Louis seigneur de Lamberville, Gonneville et Dodainville en St Marcouf. Au passage, notons que le prénom biblique Gédéon fait penser à un baptême protestant mais il y a peut-être eu conversion du père avant l’enquête de Chamillart.

Si cette analyse de Chamillart est exacte, elle se trouve en contradiction avec une source qui a été jusque ici très fiable ; celle que nous appelons « l’arbre de Feugères » [5], une généalogie complète des Pierrepont du lieu qui est parvenue jusqu’à nous par un de ses descendants et qui a due être commandée par un membre de cette famille à une époque inconnue. Nous pensons que cette source familiale a été copiée sur le même modèle que le « grand arbre de monsieur de Pierrepont » qui se trouve aux archives du Calvados [6].

Les deux présentent une singularité unique parmi les documents que nous connaissons : Charles de Pierrepont, époux d’Isabeau Blanchet y est bien fils de Louis de Pierrepont mais pas le sieur de Lamberville qui s’est distingué par la construction d’un temple protestant dans l’espace séparant son château de Dodainville du jardin du presbytère. Ici nous avons affaire à un fils de Léon de Pierrepont c’est à dire à un oncle de louis de Lamberville. Cette version généalogique pose d’emblée un problème de date : la mort de Léon de Pierrepont étant intervenue avant 1504 (date de la tutelle de ses enfants), son fils Louis est né au plus tard avant cette date ce qui signifie qu’il va s’écouler au minimum 103 ans avant la date du mariage de son fils Charles avec Isabeau Blanchet en 1606.

La chose est possible mais sûrement pas très courante (Louis aurait eu un fils vers 55 ans et Charles le sien vers 50 ans par exemple).

A l’examen du « grand arbre de monsieur de Pierrepont » il est troublant de constater que le personnage de Louis n’est pas traité comme les autres ; pour tous il est fait mention de nombreux renseignements : dates, nom du conjoint et de ses parents, sieuries, anecdotes, etc... pour lui rien d’autre que son prénom. Apparemment ce personnage était un mystère même pour l’auteur de l’arbre. La copie de Feugères montre aussi une confusion étrange envers ce personnage car elle reprend aussi sa filiation directe avec Léon mais lui attribue l’épouse et les enfants de Louis de Lamberville ; si c’est seulement une erreur de copie, elle est grossière. Ces détails ajoutés aux déductions faites plus haut font planer un doute sur l’authenticité de ce personnage mais comment une erreur aurait-elle pu se glisser dans un travail d’autre part très bien renseigné ?

Peut-être faut-il se demander si le personnage de Louis de Pierrepont, huguenot de la 1ère heure et très engagé dans la guerre avec ses fils n’était pas devenu un peu gênant pour l’un de ses descendants catholique, qui fait établir sa généalogie sans doute pour la diffuser et l’utiliser à son avantage auprès du pouvoir ou de ceux qui en détiennent une parcelle et qui pourrait craindre de provoquer une méfiance à une époque où la Réforme avait beaucoup plus de mal à s’exprimer librement.

Dans de telles conditions, la tentation serait grande d’un petit tour de passe-passe ; l’ancêtre sulfureux se trouve escamoté mais il est remplacé par un homonyme beaucoup plus discret et la suite de la lignée plus ancienne reste la même. La discrétion de ce Louis de substitution est telle que l’on peut même se demander s’il a réellement existé ; bien que certains auteurs le mentionnent, il existe un document dans le chartrier de St Marcouf [7].aux archives de la Manche qui est l’œuvre d’un fonctionnaire du roi et qui a été établi en 1641 d’après examen d’un document authentique : la quittance par Guillemette Vipart de son douaire aux enfants qu’elle a eu du défunt Léon de Pierrepont. Le fonctionnaire donne la liste des noms de ces enfants : Gilles, Richard, Marie, Anne et Guillemette. Aucun Louis dans cette liste ce qui semble tout de même curieux pour un tel document.

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